En amont de la course
J’ai pris le train de 9h pour arriver à Lyon vers 11h, avant d’enchaîner directement avec le tram pour récupérer mon dossard. Celui de la SaintéLyon a quelque chose de particulier : une chasuble, à enfiler en dernière couche par-dessus tous ses vêtements.
À la Halle Tony Garnier, l’effervescence est palpable. La foule se presse, et je me laisse porter par le parcours balisé, qui fait défiler les badauds devant chaque stand du Salon du Running.
Malgré ma première année seulement dans cette discipline, j’ai la chance de pouvoir retirer, en plus de mon dossard, un bracelet d’accès au SAS Performance.
Ce bracelet, véritable passe-droit, me préservera des embouteillages que j’ai tant vus dans les récits et vidéos retraçant cette traversée mythique.
Une fois le passage au salon terminé, direction Saint-Étienne en TER pour un après-midi en toute tranquillité.
Un détour chez la famille pour prendre des nouvelles et tenter de me reposer un peu.
Après une bonne sieste d’une heure, le réveil sonne : 21h30.
L’heure H approche.
J’enfile l’équipement soigneusement préparé en amont et hop, direction le Parc des Expositions de Saint-Étienne.
Une dernière bise à la famille, puis je rejoins mon SAS, juste derrière les élites. L’attente s’éternise un peu : 10 minutes supplémentaires pour raison de sécurité. Puis, le décompte commence : 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1… Top départ !
Explosion d’excitation au passage de la ligne. La nuit blanche est lancée, cap sur Lyon, désormais à 82 km.
Sur la première ligne droite, la foule est compacte de chaque côté. Mon premier objectif : bien entrer dans la course.
Bien entrer dans la course, c’est me préparer à ce qui m’attend.
Ce n’est peut-être pas très objectif, mais l’objectif inscrit dans ma montre, lui, est clair : 9h30.
Les jalons que je me suis fixés sont les suivants :
- Saint-Christo-en-Jarez en 2h07, avec un état général facile, presque en aisance.
- Sainte-Catherine en 3h33, encore frais.
- Soucieu-en-Jarrest avec suffisamment d’énergie pour brûler les dernières réserves et rallier Lyon.
Mais revenons au départ. Après un faux plat montant jusqu’au 5e km, une descente de 5 km nous mène jusqu’à Valfleury.
Sur ces dix premiers kilomètres, les longues routes larges alternent avec de courts singles.
Le rythme ralentit dans ces passages étroits, mais c’est un mal pour un bien : cela m’empêche de m’emballer trop tôt.
Peu avant d’arriver, je vide ce qu’il reste au fond de ma flasque et commence à remplir l’autre avec mon mélange maltodextrine-fructose, déjà préparé en amont.
J’atteins le ravitaillement en 2h12, 1 271e place.
Remplissage express : deux flasques, un carré de chocolat, deux pâtes de fruits… et je repars en moins de X secondes.
2e Section: Saint-Christo-En-Jarrez -> Sainte-Catherine – 13,3 km pour 1.167 m D+ & 461 m D-
À la sortie du ravitaillement, je fais le point : pour l’instant, je me sens frais et prêt pour la suite.
Malgré ces « 5 minutes » de retard, je reste lucide. Sur une telle distance, ce léger décalage n’a rien d’inquiétant.
Il fait un peu froid, mais la gestion des gants et du bandeau me permet d’ajuster ma température au fil de l’effort, toujours à un niveau confortable.
La section Saint-Christo-en-Jarez → Sainte-Catherine est plutôt roulante, idéale pour maintenir un bon rythme : courir sur le plat, trottiner dans les faux plats et marcher activement dans les montées raides.
3e Section: Sainte-Catherine -> Saint-Genoux – Le Camp – 15km pour 483 m D+ & 561 m D-
Pour cette édition anniversaire, l’organisation nous a réservé un passage par les meilleurs spots du parcours, et je découvre ainsi la redoutable montée du Rampeaux.
Après une descente fluide, un virage à gauche, et soudain, en haut d’une pente vertigineuse, j’aperçois les frontales des coureurs déjà au sommet. L’image est aussi impressionnante que décourageante.
Je viens à bout de ce segment en 13:22, avec une certaine satisfaction : malgré la difficulté évidente, mon rythme de marche est resté plutôt bon, du moins en ressenti sur le moment.
Passé le Rampeaux, une autre section anniversaire m’attend : le Signal de Saint-André, point culminant de la course.
Le tracé dessine un grand U, où ceux qui entament l’ascension peuvent apercevoir, à l’autre extrémité, ceux qui l’ont déjà franchie. Un détail perturbant quand on sait que cinq kilomètres nous séparent.
Dans cette montée, ma frontale m’indique que sa batterie arrive en fin de vie. Je m’arrête pour la changer, non sans mal, dans le noir, et poursuis ma route vers le sommet de la course.
Enfin… Je l’ai passé sans même m’en rendre compte. Aucune sensation de franchissement, comme si le Signal m’avait échappé. Étrange. La fatigue me guette.
Enfin… elle était déjà là, et elle ne tardera pas à me le faire savoir.
Entre le Signal de Saint-André et le ravitaillement de Saint-Genoux, il y a 3 km, sans doute les plus dangereux de toute ma course.
Un manque flagrant de lucidité, ajouté à la fatigue accumulée depuis 5 heures, me fait voir le sol en double. Depuis un long moment déjà, mes yeux ne fixent que 1 à 2 mètres devant moi, un effort épuisant pour ma vision.
J’essaie de lever le regard, mais la technicité de la descente m’oblige à rester fixé au sol.
Par précaution, je ralentis. Mon seul objectif : atteindre Saint-Genoux. J’avale un demi-gel caféiné, espérant un regain d’énergie.
Lorsque j’aperçois enfin le ravitaillement, je me dis que ce petit calvaire touche à sa fin. Dans ma tête, une seule pensée : une bonne dose de café pour relancer la machine.
Mais surprise… Un bénévole m’annonce qu’ici, le seul liquide chaud disponible est de la soupe et du thé.
Tant pis. Le gel caféiné commence à faire effet. J’avale la seconde moitié et me prépare à repartir, déterminé à rallier Soucieu-en-Jarrest dans les meilleures conditions.
Repartir de Saint-Genoux fait naître en moi un double sentiment : d’un côté, 48 km sont déjà derrière moi – le plus dur semble donc accompli ; de l’autre, je sais que ce qui reste, bien que moins technique, sera plus exigeant. J’ai prévu de hausser le rythme, et je sens que ce sera une autre forme de lutte.
Je garde le plan de départ en tête : être encore frais à Soucieux, pour pouvoir allumer la fusée – ou du moins, ce qu’il en restera à ce stade.
À la sortie des derniers sentiers, une forme d’euphorie légère me gagne. Malgré plus de 6h30 de course et une heure franchement indécente, digne d’un début d’after, je déroule pendant 3 km à 5’25/km, sans trop comprendre comment. Le corps semble avoir trouvé une réserve d’énergie insoupçonnée.
Mais un petit doute me traverse : et si ma puce n’avait pas bipé à Saint-Genoux ? LiveTrail m’indique encore comme « arrivée imminente »… Vu l’heure, je me doute que mes proches dorment, mais j’espère quand même que personne n’est planté devant son écran à m’attendre pour rien.
Je mise tout sur le pointage de Soucieux pour remettre les choses en ordre. Rien de dramatique, bien sûr, mais c’est un petit moment de flottement, entre deux mondes – la lucidité et l’euphorie.
Et puis, au fond, c’est fascinant : après autant d’heures, de kilomètres et de dénivelé, voir son corps capable de produire encore cette énergie, ce mouvement, ce souffle… c’est l’un des petits miracles du trail.
4e Section: Soucieux-En Jarrez -> Chaponost 7,4 km pour 128 m D+ & 192 m D-
À l’arrivée au gymnase de Soucieux, je reste en mode pit stop : pas question de traîner, il ne reste que 21 km avant la ligne d’arrivée.
Je remplis mes flasques une dernière fois, j’avale un grand verre de café, et en 2 minutes 30, me voilà reparti.
Bonne nouvelle en sortant du ravito : ma puce a bien bipé cette fois, je suis officiellement de retour sur le circuit LiveTrail. Ouf.
Il reste l’équivalent d’un semi-marathon, je glisse mes écouteurs, et je me mets en mode bolide allemand. Du moins pour quelques kilomètres…
Rapidement, une douleur aux genoux me rappelle à l’ordre. Pas question de griller ce qu’il reste, alors je lève un peu le pied pour éviter les dégâts.
La stratégie devient simple : je m’accroche aux coureurs qui me doublent, histoire de rester dans le rythme. Et quand ça devient trop dur, je laisse filer… en attendant le prochain lièvre.
Honnêtement, je garde peu de souvenirs précis de ce tronçon, si ce n’est qu’il m’a semblé moins sauvage, moins nature que le reste du parcours. Mais dans ces derniers kilomètres, l’esprit est ailleurs, déjà tourné vers l’arrivée.
5e Section: Chaponost -> Lyon 21 km pour 238 m D+ & 373 m D-
Le ravitaillement de Chaponost a quelque chose d’un peu cruel : pour y accéder, on emprunte un long aller-retour, et sur près de 800 mètres, on croise les coureurs qui en sortent, déjà lancés vers la ligne d’arrivée. C’est une étrange forme de mentalisation de l’effort — voire de torture légère — que d’avancer en sachant que d’autres filent déjà vers la délivrance.
Il est 7h30. Le brouillard traîne encore sur les hauteurs, et le soleil peine à s’imposer. Cette atmosphère brumeuse, presque mystique, me plaît. Elle crée une bulle, un moment suspendu, loin du chrono, presque hors du temps.
Mon genou tire toujours, bridant toute velléité d’accélération. Mais à ce stade, il faut simplement composer. Il ne reste plus grand-chose.
Puis, en quittant Chaponost, une pensée me traverse : et si je pouvais finir en moins de 9h30 ?
Le cerveau calcule :
- 5 km en 35 min, c’est jouable.
- 4 km en 27 min, encore faisable.
- 3 km en 21 min, ça commence à serrer.
- 2 km en 13 min, il faut y croire.
- 1 km en 6’30, ça va se jouer au mental.
La fin approche. Je passe les quais, j’aperçois la Halle Tony Garnier droit devant. Mais le parcours nous offre encore un détour : virage à droite, puis à gauche, une dernière ligne droite… et la délivrance.
Arrivée en 9h29.
En franchissant la ligne, un flash rétrospectif me traverse : un an de préparation, tous ces kilomètres, les entraînements sous la pluie, le froid, les longues sorties, les doutes… tout ça pour ce moment précis.
C’est plus qu’un chrono : c’est le sentiment fort du travail accompli.
Et déjà, les pensées bifurquent. Cap maintenant sur la suite… cap sur la Diag.
Avant de m’élancer sur la SaintéLyon, j’avais déjà goûté à l’effort long en montagne. Retour sur cette aventure pyrénéenne : le Tour de la Géla.
